« Les normes rassurent. La singularité crée les légendes » : Julien Fournié en couverture de Harper’s BAZAAR Serbie

Julien Fournié interview

Pour sa digital cover de septembre, Harper’s BAZAAR Serbie consacre un long entretien à Julien Fournié. le magazine met en scène quatre silhouettes de la collection First Misfits portées par le mannequin Ayak Veronica Bior, photographiées par Tom Marvel. L’entretien, mené par Tijana Misović, revient sur le parcours d’un couturier venu de la médecine, sur sa méthode, et sur ce que signifie tenir une maison indépendante dans un secteur dominé par les groupes.

Une robe de Julien Fournié dans Harper's BAZAAR Serbie

Un chirurgien devant un corps

Julien Fournié y raconte une transition qui n’en est pas vraiment une. Sa formation scientifique n’a pas été abandonnée au seuil de l’atelier : elle est devenue sa méthode. On ne construit pas un vêtement autour d’un corps sans savoir comment ce corps bouge, respire, existe. Précision, discipline, connaissance de l’anatomie — les mêmes exigences, transposées.

Il y pose une distinction qui structure tout l’entretien : la mode s’occupe de tendances, la Haute Couture s’occupe de vision, de structure, de métier et d’émotion.

« La mode n’a jamais été ma vocation. La Haute Couture, si. »

Ce que veut dire « First »

Interrogé sur ce préfixe qui revient de collection en collection — First Circus, First Shield, First Misfits — il en donne une lecture double. Humble d’abord : une pièce de défilé n’est jamais le dernier mot, c’est un prototype, une proposition. Le vêtement ne devient complet que refait pour une cliente, ajusté à son corps, à son mouvement, à sa présence. La Haute Couture ne devient réelle ni sur le podium ni dans les images, mais sur la personne qui choisit d’y vivre.

Ambitieux ensuite : chaque collection est une tentative d’entrer sur un territoire neuf. Pour First Misfits, il raconte avoir voulu libérer la broderie de l’esthétique lourde du Second Empire, en allant chercher du côté du manga, de la bande dessinée et du street art — des langages visuels que les vieux codes de la couture écartent volontiers.

« La Haute Couture ne doit pas devenir le musée de son propre passé. Elle doit être assez vivante pour absorber les formes d’art d’aujourd’hui. »

Ne sommes-nous pas tous des outsiders au départ ?

C’est par une question qu’il répond à celle qu’on lui pose sur le sentiment de ne pas appartenir. Tout être humain est singulier avant que la société ne lui apprenne à se conformer. Le drame, dit-il, est que beaucoup finissent par choisir la sécurité du nombre : on suit les tendances parce que c’est rassurant, on disparaît dans la ressemblance parce que cela paraît moins dangereux. Il ne peut pas soutenir cette idée. Il y résiste, il la combat. Chaque collection est à ses yeux une nouvelle bataille : contre le conformisme, contre la peur, contre l’idée que la beauté devrait obéir à une règle.

C’est très exactement la devise de la Maison :

« Les normes rassurent. La singularité crée les légendes. »

L’indépendance comme engagement, pas comme posture

Reste à savoir ce qu’il en coûte de tenir cette ligne. C’est la partie la plus frontale de l’entretien. Julien Fournié y décrit un déplacement du pouvoir : des couturiers vers les directeurs de marque. Beaucoup de maisons appartiennent désormais à de grands groupes, et l’identité y est trop souvent sacrifiée sur deux autels — le bruit des réseaux sociaux et la course commerciale aux tendances. Rester libre de penser, de dessiner, de fabriquer ce que l’on voit dans sa tête est devenu, dit-il, plus difficile que jamais.

Sa formule sur les groupes qui prétendent évaluer un savoir-faire sans en avoir les outils est la plus tranchante de l’interview : le talent n’entre pas proprement dans un business plan.

« La Haute Couture échappe aux tableurs. »

Il ajoute qu’il ne peut tenir cette position que grâce à des clientes fidèles qui comprennent que l’indépendance n’est pas un argument de communication, mais un engagement.

Ce que Dior, Givenchy et Jean Paul Gaultier lui ont appris

Une seule leçon, résume-t-il : la frustration crée le désir. Assistant en studio, on apporte des propositions, des solutions techniques, des alternatives — mais c’est le couturier qui tranche, et rarement dans le sens qu’on aurait choisi. Accumulées sur des années, ces frustrations deviennent un carburant : l’envie d’explorer toutes les pistes écartées. C’est probablement, dit-il, l’une des raisons pour lesquelles on finit par créer sa propre maison.

Une appellation qui oblige

Sur l’appellation Haute Couture, il refuse le vocabulaire de la récompense. C’est un devoir : la reconnaissance qu’on fabrique un art véritable avec des matériaux textiles, en innovant techniquement tout en honorant les plus hautes traditions du métier, pour des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Il y voit aujourd’hui moins un titre qu’une mission — et une ligne de partage : si la création n’est plus à la racine d’une maison, c’est le marketing qui la dirige.

Les célébrités, les sacs, et la suite

Sur les stars — Madonna, Beyoncé, Lady Gaga ont porté ses créations — il dit ne pas être intéressé par la notoriété en elle-même, mais par le dialogue : comprendre ce qu’un artiste veut exprimer, révéler ou protéger, avant même qu’il parle ou chante. Un look de Haute Couture ne devrait jamais être un costume livré à une célébrité, mais la forme visible d’une énergie intérieure.

Sur la ligne de sacs lancée en 2020, il coupe court au malentendu : il ne s’agissait pas de rendre la couture moins chère, mais de permettre à davantage de personnes de tenir un fragment de cet univers entre leurs mains. Pièces uniques ou séries très limitées, façonnées en France, conçues avec le même niveau d’exigence que le reste de la maison.

Quant aux dix prochaines années, il souhaite à sa maison de se battre encore : contre le commercialisme, contre le consumérisme, contre l’idée que la mode devrait seulement produire plus de produits, plus de bruit et plus de ressemblance.

« Si vous êtes vraiment libre, vous ne suivez pas les règles. Vous créez les vôtres. »

Julien Fournié interviewé par Tijana Misović — Harper’s BAZAAR Serbie, 7 septembre 2026

Haute Couture Designer Julien Fournié · Talent Ayak Veronica Bior · Photographe Tom Marvel · Direction créative Cannon · Casting Anna-Maria La Germaine · Coiffure Lihn Nguyen · Maquillage Romero Jennings · Ongles Frances Liang · Production Winnie Paranoan

Vous allez aimer aussi

  • « Les normes rassurent. La singularité crée les légendes » : Julien Fournié en couverture de Harper’s BAZAAR Serbie

    « Les normes rassurent. La singularité crée les légendes » : Julien Fournié en couverture de Harper’s BAZAAR Serbie

    Pour sa digital cover de septembre, Harper’s BAZAAR Serbie consacre un long entretien à Julien Fournié. le magazine met en scène quatre silhouettes de la collection First Misfits portées par le mannequin Ayak Veronica Bior, photographiées par Tom Marvel. L’entretien, mené par Tijana Misović, revient sur le parcours d’un couturier venu de la médecine, sur…

    Voir →

  • Kraken

    Kraken

    Chapitre 27 — Les secrets d’un modèle Haute Couture La Robe Haute Couture Kraken, look 26 de la collection First Misfits La broderie Haute Couture est ce qui distingue une robe de défilé de toute autre robe : un travail à la main, en relief, pensé pour un seul corps. La Robe Kraken de la…

    Voir →

  • Feu d’artifice

    Feu d’artifice

    Chapitre 26 La Robe haute couture Feu d’artifice est née sur le podium de la collection First Misfits de la Maison Julien Fournié, maison de haute couture parisienne titulaire de l’appellation officielle Haute Couture depuis 2017. La robe portefeuille à manche kimono croisée en tulle de soie noire, sous laquelle est portée une robe bustier…

    Voir →

  • Bibi Zhou (周笔畅) En Julien Fournié Haute Couture A la Galaxy Arena, Macao

    Bibi Zhou (周笔畅) En Julien Fournié Haute Couture A la Galaxy Arena, Macao

    Bibi Zhou (周笔畅) en Julien Fournié Haute Couture au Galaxy Arena de Macao La chanteuse chinoise Bibi Zhou (周笔畅) portait une création Julien Fournié Haute Couture pour The Music of Chan Fai Young: King of Pop (K歌之王), le concert exceptionnel consacré à l’œuvre du compositeur macanais Chan Fai Young (陳輝陽), donné du 24 au 26…

    Voir →

sacs de luxe
Retour en haut